21 janvier 2012
HEKATE DEIPNON 23 JANVIER 2012 (30 Poseidon B 3e année 697e olympiade)

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15 janvier 2012
THEOMORPHISME
Il appartient en propre à l'esprit de la religion grecque que le Dieu se manifeste sous forme humaine et soit adoré sous cette figure. La plus haute signification attribuable à l'anthropomorphisme grec, la représentation des Dieux sous forme humaine, c'est que, comme Goethe l'a vu et affirmé, il s'agit d'abord d'un théomorphisme - c'est-à-dire de la figuration de l'homme sous forme divine.
Certes, le mythe de Sémélé nous apprend que les Dieux ne se manifestent pas dans leur gloire divine qui nous consumerait (sur ce point, il y a accord entre l'hellénisme et la tradition biblique). La mère de Dionysos, en effet, trompée par Héra, ayant sollicité de Zeus qu'il lui apparût dans toute sa splendeur, celui-ci dut s'exécuter – car il lui avait promis de lui accorder tout ce qu'elle lui demanderait. Mais la gloire céleste du maître du tonnerre et de l'éclair la foudroya instantanément. Nous avons bien, d'autre part, une même origine que les Dieux. Gaïa, la Terre, est notre mère commune. Mais la différence de condition est immense. Les Dieux sont immortels. Nous sommes mortels. Ils se nourrissent de nectar et d'ambroisie ou du fumet des sacrifices. Nous devons travailler pour tirer notre pitance du sol ou gagner de quoi l'acheter à ceux qui cultivent le sol. Ils sont bienheureux et insouciants (bienheureux car insouciants). Ils ne connaissent pas le malheur. Nous vivons constamment dans le souci. Le malheur peut nous frapper à chaque instant. Nous devons les honorer afin qu'ils nous comblent de leurs faveurs. Ils n'ont que très relativement besoin de notre culte – dans la mesure seulement où ce culte leur rend la gloire qui leur est due et la manifeste1.
Il n'en reste pas moins que les Dieux se manifestent et se laissent représenter sous forme humaine car l'homme est leur terrestre image. Cependant, nous ne connaissons aucun récit hellénique de création dont le sommet et l'aboutissement seraient l'apparition de l'homme – semblable donc au schéma de la Genèse. La notion de création n'a d'ailleurs point de sens pour les Hellénistes. Et l'homme n'est nullement pour nous au centre du Cosmos ou d'un projet divin. Il apparaît un peu « par hasard », comme un cousin éloigné des Dieux que ceux-ci rencontrent dans leur domaine sans l'avoir suscité. Il n'y a pas vraiment de « premier homme » dans les mythes grecs. Ou, plutôt, ces récits connaissent plusieurs ancêtres de l'humanité, apparus en divers lieux de façons diverses, parfois inexpliquées (par exemple dans le récit fait par Hésiode de la dispute des hommes et des Dieux à Mékôné (Cf. Théogonie, v.533ss.))2. Ce n'est que tardivement que Prométhée fut conçu comme leur créateur à partir de l'argile du sol – dans un récit qui semble d'origine proche-orientale et très analogue aux récits juifs.
Les hommes peuvent être considérés peu ou prou comme ayant toujours été « déjà là ». Ce n'est pas leur origine (mystérieuse) qui importe car elle fonderait leur vocation. On peu très bien les considérer comme « le produit » actuellement le plus élaboré de l'évolution biologique. Cela n'est pas impie. La dignité particulière des hommes leur vient de la fonction qui leur échoit par la volonté de Zeus, manipulant la sotte ruse de Prométhée. Elle consiste, cette fonction, notre fonction, a sacrifier aux Dieux et à leur rendre hommage par le culte. Et comme ila été dit, ce culte sacrificiel apporte aux Dieux l'honneur qui leur est dû. De sorte que notre rôle est celui de serviteurs pas tout à fait superfétatoires. Car le porte-éventail du Pharaon manifestait la grandeur de son maître et l'exaltait d'une manière indispensable (cela finit même par être un titre très élevé dans la hiérarchie administrative égyptienne). En ce sens, les Dieux ont besoin de nous, et notre rapport à eux est un échange de bons et loyaux services (si je puis dire).
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L'homme possède deux caractéristiques qui le rendent particulièrement apte à ce rôle :
- 1° Tout d'abord, sa station droite. L'homme se dresse sur ses pieds qu'il tient sur le sol et lève sa tête vers le ciel, seul animal à marcher debout sur ses membres inférieurs. Sa position dans l'espace est donc en elle-même un trait d'union entre la terre et le ciel, la matière et l'esprit. Comme l'affirmait W.F. Otto, l'homme, par sa seule constitution physique est la forme primordiale du mythe, en tant que récit sur les Dieux et manifestations de leur gloire – leur image, celui qui le signifie, comme il a été dit. Cet auteur s'imaginait même « le premier homme » s'élançant hors de la caverne primitive, découvrant émerveillé la beauté, l'ordre et l'intelligence du Cosmos qu'il reflétait, et se mettant à danser pour les Dieux, en signe primaire de culte et d'hommage. Admirable image à l'aube de toute civilisation! Comme si l'homme saisissait d'un coup, en se contemplant dressé face au ciel, sa condition et sa vocation au sein d'un cosmos ruisselant de beauté et de grâce. Malgré l'incontestable pessimisme de la pensée grecque, qu'Hésiode n'illustre que trop bien, elle ignore la notion de péché et plus encore de Mal absolu - ni Diable ni damnation. Le bien et le mal sont inextricablement mêlés dans ce cadre (Leur distinction absolue dans la tradition abrahamique provient de l'influence du zoroastrisme sur les Juifs exilés à Babylone). Certes des maux nombreux accablent l'humanité. Mais même le Poète d'Ascra pensait que si nous choisissions la voie du Travail et de la Justice, nous serions vainqueurs de ces maux et Zeus ne détruirait pas notre race comme il le fit des précédentes.
- 2° L'homme ne se contente de relier la matière et l'esprit, il est lui-même matière et esprit. La notion d'âme n'a pas beaucoup de sens pour la tradition grecque originelle. Le mot psychè, que l'on traduit par âme, désignait seulement chez Homère l'espèce de double fantomatique de l'homme qui descend aux Enfers après la mort pour y mener une vie misérable. Préférons-lui le terme d'esprit. Le Cosmos est constitué de matière et d'esprit. La matière est divine comme l'esprit. Ce n'est pas çà ce niveau que se situe la différence. Il n'y a pas non plus opposition, comme pourtant une importante partie de la tradition philosophique le voulut à partir de Platon (c'est aussi pourquoi le néo-platonisme de l'époque romaine païenne finissante nous est quelque peu suspect). Le corps n'est pas le tombeau de l'âme comme l'enseignait les Orphiques. L'esprit est, chez l'homme, la forme de la matière3. L'homme participe donc au deux règnes cosmiques - quoique l'on ne puisse imaginer l'esprit humain séparé du corps. Or les Dieux olympiens, le sommet du panthéon grec, sont purs esprits. En tant que tels, ils sont les formes de la matière cosmique. Ici aussi, on ne pourrait envisager une simple séparation. On ne peut considérer la possibilité d'une existence des Dieux en soi, coupée du Cosmos et de la matérialité. Donc l'homme est en quelque sorte un microcosme qui reflète la constitution du macrocosme. Il est la créature privilégiée pour recevoir la manifestation visible des Dieux et la seule apte à pouvoir répondre à cette visite.
Nous comprenons ainsi ce que signifie pour l'homme être à l'image des Dieux, être théomorphe, dans toute la différence de leur condition et en considérant sérieusement tout ce qui nous sépare d'eux. Ce serait folie que de vouloir s'égaler à eux (les Grecs parlaient d'hybris). Néanmoins, avec W.F. Otto, nous affirmons - paradoxalement peut-être - « l'unité du Dieu et de l'homme dans l'essentiel et l'originel ». Et il est facile à partir de là de réf
uter la fameuse critique de « l'anthropomorphisme divin » par le philosophe Xénophane (VIe siècle avant notre ère). Cet auteur croyait pouvoir assurer que « si les bœufs ou les lions avaient des mains, s'ils savaient dessiner et travailler comme les hommes, les bœufs feraient des dieux semblables aux bœufs, les chevaux des dieux semblables aux chevaux; ils leur donneraient des corps tels qu'ils en ont eux-mêmes ». Mais justement, ni les bœufs, ni les lions, ni les chevaux n'ont de mains ni ne dessinent – et surtout ils n'adorent aucun dieu! Tout cela est un privilège de l'homme parce que seule notre espèce porte l'image du divin et est appelé à l'adorer. Le philosophe grec comme les prophètes juifs pensaient sauvegarder le caractère « tout autre » du divin, mais la gloire divine était ici exaltée au détriment de l'humain. En réalité, loin d'abaisser la divinité, le théomorphisme hellénique élève l'homme.
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07 janvier 2012
L'ESPRIT DE LA RELIGION GRECQUE

Mais en quoi consiste au juste cet esprit ?
Le plus important à noter à ce propos est le caractère naturel de la religion grecque. Nous n'entendons pas par là une religion qui honore particulièrement la Nature – quoiqu'elle l'honore aussi! Nous visons la part minime que tient le surnaturel dans cette piété. Il ne s'agit pas certes d'une religion « athée » comme peut l'être le Bouddhisme du Petit Véhicule, présent à Ceylan et en Asie du Sud-Est. Mais la religion grecque ne sépare pas les Dieux du monde. Elle ne vise à l'origine aucun bonheur dans un « au-delà » quelconque (elle n'est ni une religion de salut ni portée sur la mystique) et encore moins l'union avec le divin. Elle n'est fondée sur aucun faits miraculeux produits par l'intervention directe des Dieux - tels dans l'Ancien Testament, Yahvé fendant la Mer Rouge pour que les Hébreux puissent échapper aux Égyptiens qui les poursuivent et qui s'y noient ou bien les murailles de Jéricho s'effondrant au son des trompettes (Troie ne fut pas prise par miracle, mais par une ruse de l'intelligence humaine).
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Comme chacune de ces affirmations pourra être – et sera – contestée, au nom d'une compréhension « courante » de la mythologie grecque, il nous faut fournir quelques précisions et justifications.
L'esprit de la religion grecque est ainsi le plus souvent méconnu par nos contemporains, même des historiens et autres spécialistes car il est étranger à notre définition courante du mot « religion ».
L'Hellénisme ne connaît aucune « orthodoxie ». Il est plutôt définissable comme une orthopraxie rituelle. Il ne place aucune insistance sur la quête d'une quelconque « sainteté » personnelle – même s'il existe une éthique hellénique que nous développerons plus bas, mais qui ne ne se déduit qu'indirectement de la religion, et n'est fondée sur aucun commandement divin révélé au sens propre, tel que l'Ancien et le Nouveau testaments nous en transmettent (soi-disant).
Si la religion grecque ignore le surnaturel, cela signifie que les Dieux se manifestent et agissent pour nous au sein de la réalité naturelle, sans aucune apparence « extraordinaire » ni directement distinguable. La marche du monde et l'action ordinaire de l'homme sont dans le même temps la manifestation et la présence de l'intervention divine. Certes les Dieux possèdent leur propre mode d'action et une réalité indépendante, mais la manifestation de cette réalité n'est pas perçue directement. Ce n'est pas à cause de leur transcendance. Ils ne sont pas transcendants au monde comme le serait le Dieu chrétien. En fait, toute manifestation divine est pour nous la manifestation intégrale du Cosmos sous une forme, une figure, particulière. La réalité tout entière se montre sous un certain aspect. Et, a contrario, chaque fois que le monde se dévoile pour nous sous une certaine forme, une certaine figure, et sous un certain aspect, un Dieu se manifeste. Le monde est vu à la lumière du divin et le divin dans le monde.
Rappelons à ce propos que le mot « cosmos » vient du grec, et désigne proprement « l'ordre ». Que l'Univers fût un cosmos pour les Grecs, signifiait qu'ils le comprenaient comme une totalité ordonnée, un ensemble régi par un ordre. Ordre dont Zeus était « l'incarnation » et le garant perpétuel. La manifestation de cet ordre équivalait pour eux à la manifestation du divin – et donc pour nous, néo-hellènes, aussi! Nous n'allons pas chercher Dieu au « Ciel » ou en nous (sous forme de la présence d'un quelconque « Saint-Esprit »). Nous constatons que la simple manifestation du réel est la manifestation des Dieux, chacun sous sa forme particulière – selon des diverses formes de ce réel.
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Cela implique comme conséquence qu'il n'existe pour nous qu'un seul monde, le nôtre. Nous ne rêvons pas à un nouveau ou à un autre monde, transcendant ou futur. Pas de Jérusalem céleste descendant sur terre à la fin des temps! Et d'ailleurs, ni d'apocalypse ni de « fin des temps » en vue.
Il existe deux façons en effet de considérer le réel. Soit on le considère de façon « rationnelle » et objective, soit on le considère de façon « mystique » (« magique ») et subjective. En tant qu'Hellènes, nous privilégions la première approche qui est la plus pure manifestation de l'esprit grec «- également dans la religion.
Toute époque, toute culture participe des deux manières d'approcher le réel. Il serait faux d'imaginer que les Grecs se fussent absolument préservés de l'approche magique! Mais ils incarnaient néanmoins le type idéal de l'autre approche, rationnelle et objective. A l'autre extrême, nous trouvons les spiritualités venues de l'Inde où le réel est considéré comme une pure illusion. Et nous devons ajouter que le Christianisme participe pleinement de cette approche orientale en dévalorisant le réel – en particulier par la doctrine du péché originel et de la chute.
Naturellement ici les choses sont beaucoup plus complexes et nous n'allons pas rentrer dans une longue confrontation avec la théologie chrétienne sur ce point. Les Chrétiens nous objecteraient la doctrine de la Création qui semble faire pleinement droit à la valeur du rée. De plus, la théologie chrétienne a été au cours des siècles tellement dépendante d'idées issues de la philosophie grecque que son essence originelle s'est perdue et dissoute. Surtout, nous trouvons en Grèce dans » l'orphisme », les mystères de Dionysos et la philosophie pythagoricienne et platonicienne, bien des éléments qui nous rappelleront davantage l'Orient qu'Homère! Les influences se sont ainsi croisées et recroisées au cours des temps, de sorte que l'esprit typique de la religion grecque que nous essayons de définir ici ne peut se trouver pleinement que sur un plan idéal. Il ne se confond jamais avec un pur phénomène historique et intellectuel. Mais, comme nous l'avons dit, en tant que reconstructioniste, nous ne voulons pas nous baser sur telle ou telle phase de la religion grecque, fût-ce l'ultime, mais reconstruire son esprit pour en imprégner, en partir,et (re)bâtir sur ce fondement.
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